Abya Yala | Français | Nummer 613/614 - Juli/August 2025 | USA

Monopoly carcéral: la case prison rapporte gros

Anatomie du marché de l’enfermement, au cœur du capitalisme états-unien

« Allez en prison, ne passez pas par la case départ, une entreprise touchera 20 000 dollars ». On pourrait résumer ainsi les logiques de ce qui est devenu un véritable marché carcéral aux USA. Alors que la « big beautifull bill » de Trump vient d’être adoptée, certains médias états-uniens pointent du doigt les gagnants de ce désastre social : les entreprises carcérales. Un exemple Outre-Atlantique qui montre encore une fois les dérives de la capitalisation à tout prix.

par Margot Ravereau

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Depuis le lancement des raids contre les migrants et les déportations massives engagées par l’administration Trump dès le 6 juin 2025, l’acronyme ICE est omniprésent. Il désigne l’ « Immigration and Customs Enforcement », autrement dit, la police migratoire des Etats-Unis. L’opération, qui vise principalement les populations latino-américaines (cf. article Protestas), a été annoncée par Donald Trump comme « la plus vaste vague de déportation de l’histoire des États-Unis ». Ce qu’il a omis de préciser en revanche, c’est que sa rhétorique du « Law and Order » cache un business lucratif. À peine deux semaines après sa réélection, les deux plus grandes entreprises carcérales du pays, CoreCivic et GEO Group, ont vu leur valeur en bourse grimper de 50 % (NBC News, 20 novembre 2024). Rien d’étonnant quand on sait que la politique migratoire trumpienne leur promet une manne colossale, avec des milliers de détenus pour des milliards de dollars de contrats fédéraux.

Un système privé

Pour comprendre comment certains acteurs parviennent à capitaliser sur les arrestations migratoires, il faut se pencher sur le système carcéral états-unien, dans lequel la privatisation joue un rôle clé. Selon une étude du centre de recherches TRAC, 86 % des personnes détenues par l’ICE en début d’année se trouvaient dans des centres privés. Pourtant, Joe Biden avait promis lors de sa campagne en 2020 de mettre fin à l’usage de centres de détention à but lucratif pour les services de l’immigration. Une promesse non tenue : en janvier 2025, les 20 plus grands centres de l’ICE sont tous gérés par des entreprises privées, en tête desquelles CoreCivic et GEO Group.

Ces deux entreprises, qui ont versé au moins un million de dollars pour la campagne de réélection de Donald Trump selon ABC News, se réjouissent de son retour au pouvoir. Si leurs bénéfices du premier semestre 2025 sont inférieurs à ceux de 2024 pour la même période, elles investissent massivement dans l’anticipation de nouveaux contrats avec ICE, et comptent sur le second semestre pour relancer leur rentabilité (source : Wall Street Journal, mai 2025). Des contrats ont déjà été signés, en attendant l’application de la « big beautiful bill », texte majeur de l’administration Trump. D’après la dernière analyse du Congressional Budget Office, cette loi prévoit de verser 46,5 milliards de dollars à la Customs and Border Protection (CBP) sur dix ans, dont près de 30 milliards à ICE.

Ces centres, qui sont donc payés par l’Etat pour remplir des fonctions carcérales, sont officiellement tenus de respecter les National Detention Standards (NDS) et les Performance-Based National Detention Standards (PB-NDS), qui encadrent les conditions de détention en établissement privé ou public.

Pourtant, en 2014, plusieurs anciens détenus ont ainsi porté plainte contre GEO Group, accusant l’entreprise de les avoir forcés à travailler, sous menace de représailles ou de privation de biens essentiels. En consultant le PB-NDS, on trouve une section 5.8 consacrée au « Voluntary Work Program ». Présenté comme une opportunité pour les détenus de travailler et « réduire les effets négatifs de l’enfermement », ce programme de travail est sans obligation. Sur le papier, une initiative presque humaniste.

Mais la réalité est bien différente : ce travail, pouvant atteindre 40 heures par semaine, est rémunéré au minimum légal de 1 dollar par jour. Le terme « voluntary » prend alors un double sens cynique : non seulement il masque le caractère quasi-obligatoire du travail dans un contexte de précarité extrême, mais il renvoie aussi à l’aspect quasi-bénévole de ces tâches.

La grande majorité des personnes concernées sont des migrants. Selon le centre de recherches The Sentencing Project, des sociétés comme CoreCivic, qui exploitent à la fois des prisons et des centres pour migrants, ne détiennent que 10 % de la population carcérale totale, mais 70 % des personnes détenues pour des raisons migratoires. En 2017, l’État de Washington a poursuivi GEO Group pour non-respect de la loi. Alors que l’entreprise est estimée à plus de 4 milliards de dollars, elle faisait travailler les détenus pour les repas, la lessive et l’entretien des sanitaires pour 1 dollar par jour dans son centre de Tacoma, qui compte 1 575 lits à Washington. Ces fonctions auraient nécessité 85 salariés à plein temps, selon l’entreprise. Le salaire minimum de l’État était alors de 11 dollars de l’heure, contre 16,66 dollars aujourd’hui. En octobre 2021, un jury fédéral a tranché à l’unanimité en faveur de l’État – décision toujours contestée par le groupe.

La précarité est en outre aggravée par des coupes drastiques dans les conditions d’accueil de base des détenus. L’avocate Nora Ahmed et son équipe ont publié un rapport en 2024 documentant les violations des droits humains et mauvaises conditions d’accueil dans les prisons d’Etat. Ce rapport fait état d’une mauvaise alimentation, d’un manque de personnel, de produits d’hygiène et de médicaments, d’un manque d’accès à l’extérieur, etc.

Une autre pratique interpelle les médias américains : depuis la fin du Covid-19, les détenus doivent payer pour appeler leur famille, alors que 520 minutes gratuites étaient allouées pendant la crise sanitaire. D’après l’ONG Call-Matters, un appel national au centre Golden State Annex coûte 7 centimes par minute – un cout multiplié par cinq pour les appels internationaux, très importants pour la plupart des détenus qui sont issus de l’immigration. Certains centres imposent aussi un dépôt minimum de 5 dollars pour activer le compte téléphonique. De quoi rendre illusoire la prétendue liberté de refuser le travail « volontaire ».

Or, le 13ème amendement de la Constitution américaine interdit l’esclavage et la servitude involontaire, sauf en cas de condamnation pour un crime – malgré les propos déshumanisants et accusateurs constants du gouvernement Trump, l’immigration ne constitue pas un crime. La chaîne CNN rappelle ainsi que moins de 10 % des quelque 185 000 personnes placées en détention par les services de l’immigration et des douanes entre le 1er octobre 2024 et le 31 mai 2025 ont été condamnées pour des crimes graves comme le meurtre, le viol, les agressions ou les vols qualifiés.

Et ce n’est peut-être qu’un début. En avril 2025, Amal Bouhabib, avocate principale de l’ONG juridique Farm STAND, et Josh Sbicca, directeur du Prison Agriculture Lab à l’Université d’État du Colorado, ont lancé une alerte dans le média Sentient. Selon eux, le travail carcéral pourrait bientôt sortir des murs des centres pour s’étendre à des fermes ou des abattoirs – lieux connus pour avoir recours à une main d’œuvre immigrée.

Sbicca redoute un recyclage cynique de la main-d’œuvre migrante : arrêtés, enfermés, puis réaffectés à leurs anciens postes — mais cette fois sans contrat, ni droits, ni salaire décent. Le contexte s’y prête : des voix s’inquiètent déjà du manque de main-d’œuvre dans des secteurs qui emploient massivement des sans-papiers, et ce, même dans le camps Républicain. L’agriculture, l’hôtellerie, et la restauration sont particulièrement touchées.

Des intérets locaux

Si les entreprises privées ont donc un grand intérêt à ces arrestations, c’est également le cas de certaines puissances régionales. Les prisons locales sont administrées par les sheriffs, dans les différents « counties » qui forment les états. Plus de 1 300 comtés ont agrandi ou construit de nouvelles prisons locales au cours des 20 dernières années, augmentant la capacité carcérale de près de 40 %. Ce développement est souvent motivé par la possibilité de revenus provenant de la location de lits de prison à d’autres comtés, aux services pénitentiaires des États, ou encore à des agences fédérales comme ICE. Le Sheriff de l’Ohio Richard Jones indique ainsi mettre à disposition de ICE ses 300 lits, pour 68 dollars par jour, ainsi que 36 dollars pour les transports.

Ce système incite les comtés à construire des prisons toujours plus grandes, non pour répondre à une urgence pénitentiaire, mais pour engranger des revenus. Dans certaines régions, l’incarcération est devenue un pilier de l’économie locale. Les budgets publics dépendent désormais du nombre de détenus, transformant l’arrestation de masse en stratégie de croissance. Dans ce Monopoly grandeur nature, les plus riches continuent de ramasser les billets pendant que d’autres perdent bien plus qu’un tour de jeu : des vies brisées, des familles éclatées, et des communautés durablement touchées.


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